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LA CUISINIÈRE DES KENNEDY

  • il y a 12 minutes
  • 4 min de lecture

L’incroyable destin d’Andrée Imbert


Il y a des vies que l’on croirait inventées par un romancier. Celle d’Andrée Imbert en fait partie.
Il y a des vies que l’on croirait inventées par un romancier. Celle d’Andrée Imbert en fait partie.

En décembre 1907, une petite fille est abandonnée à Marseille, au pied d’une église. Pupille de l’Assistance publique, placée dans plusieurs familles, elle grandit dans la Drôme. Rien ne laisse imaginer que cette enfant sans famille deviendra un jour la cuisinière de l’une des familles les plus célèbres et les plus puissantes d’Amérique : les Kennedy. C’est ce destin que raconte Valérie Paturaud dans : La Cuisinière des Kennedy, paru aux éditions Les Escales.

L’histoire du livre est elle-même étonnante. L’autrice vit dans la Drôme ou elle a été institutrice. Lors d’un dîner, elle entend parler d’une vieille dame de la région qui aurait travaillé comme cuisinière chez les Kennedy. Une phrase lancée au bout d’une table qui éveille sa curiosité. Elle enquête. Retrouve la famille d’Andrée plus exactement son petit-fils. Il n’a pas de documents, mais quelques souvenirs de sa grand-mère.

Valérie Paturaud s’embarque alors dans un travail d’historienne. Elle parcourt les archives régionales et nationales. Elle peut même acheter sur le net le dossier d’Andrée qui porte un numéro qui lui colle à la peau. Ce dossier de l’assistance publique est parfaitement complet jusqu’au moindre détail.  

Peu à peu apparaît d’abord la petite jeune fille qui est placée dans les nombreuses fermes ou elle est parfaitement heureuse. Les enfants placés avaient l’obligation d’être scolarisé alors que les enfants légitimes devaient aider leurs parents. Andrée s’instruit.  L’assistance publique de la république française rend aussi obligatoire le fait que les enfants doivent changer de famille après un certain temps. Cela ne gêne nullement la petite Andrée qui deviendra ainsi une femme au caractère bien trempé.

 

Andrée Imbert découvre jeune la cuisine par obligation. Elle travaille dans des maisons bourgeoises très exigeantes qui lui donne le gout de l’art culinaire. Elle n’est pas considérée comme une femme de chambre au contraire son statut de cuisinière lui donne une certaine position car les convives mangent bien et le disent. Elle comprend rapidement que la cuisine est son métier.

 

Elle se marie avec Léopold un veuf qui a un petit garçon qui est le tenancier du Café de la Poste du magnifique village de Venterol (le café de la Poste pittoresque qui devrait disparaitre au moment où nous écrivons ces lignes malgré les protestations. Dans ce village a été tourné le film avec Benoit Pooelvoorde / Raoul TABOURIN).Andrée et Léopold auront une fille Madeleine.

 

Le mariage est difficile. Léopold est alcoolique. Andrée finit par prendre son indépendance et poursuit son chemin derrière les fourneaux. Et quel chemin ! Elle passe par Lyon, travaille auprès de grandes familles et croise des noms qui appartiennent déjà à l’Histoire : les Berliez, les Gallimard, elle accompagne même durant une année à Cabris un petit village sur la côte d’azur, Albert Camus qui adorait la daube spécialité d’Andrée…

Durant le festival de cannes, il y a énormément d’Américains qui descendent dans le sud. On  l’embauche comme cuisinière pour une famille américaine les Roggers qui parle français . Ils disent à Andrée de venir avec eux aux USA. Sa fille déjà adulte veut rester à Venterol cela ne freine pas Andrée. Incroyable pour l’époque Andrée s’embarque pour ce lointain pays. Une audace formidable. Elle prend l’avion et l’on peut imaginer le courage et la force d’esprit de cette petite femme !

 

La démesure de ce grand pays ne lui fait pas peur, une vie nouvelle s’offre à elle.

Les Roggers sont amis avec les Kennedy. Les familles invitées au repas viennent avec leur cuisinière pour prêter mains fortes au personnel de leurs hôtes. Rien n’est guindé et les patrons vivent en parfaite harmonie et simplicité avec leurs employés de maison. Andrée est ravie. Rose Kennedy est en joie non seulement par la cuisine d’Andrée mais par sa gentillesse. En 1955, en accord avec les Roggers, elle entre au service de la famille Kennedy.

 

Son destin rejoint alors la grande Histoire. Mais c’est justement ce qui fait le charme du livre : Valérie Paturaud ne nous raconte pas les Kennedy depuis les bureaux de Washington ou les salons du pouvoir. Elle nous les fait découvrir depuis la cuisine. Et depuis une cuisine, on voit beaucoup de choses. Andrée prépare les repas quotidiens, les anniversaires, les réceptions et les grands dîners. Elle voit les enfants grandir, partage les joies et traverse les drames qui vont frapper cette famille. Elle n’est pas une employée de passage. Elle restera liée aux Kennedy pendant plus de vingt ans.

Derrière les personnages publics apparaissent alors des hommes, des femmes et des enfants qui mangent, discutent, rient, souffrent et se retrouvent autour d’une table. Et Andrée cuisine français. Elle emporte avec elle quelque chose de sa Drôme, de ses produits et de cette cuisine apprise au fil des années. Le livre est d’ailleurs ponctué de recettes provenant de son carnet.

 

Réduire La Cuisinière des Kennedy à une histoire de cuisine serait passer à côté de l’essentiel. C’est surtout le portrait d’une femme qui refuse la place que la naissance semblait lui avoir réservée. Une enfant abandonnée. Une fille placée. Une femme qui connaît un mariage malheureux. Une cuisinière qui travaille, apprend, voyage, ose partir et finit par traverser l’Atlantique.

Andrée Imbert meurt en 1999. Elle repose au cimetière de Colonzelle, dans la Drôme. Et l'histoire ne s'arrête pas tout à fait avec le livre. Comme nous l'a confirmé Valérie Paturaud lors de notre rencontre, une plaque rappelle depuis peu son incroyable destin, à gauche en entrant dans le cimetière.

Elle aurait demandé à sa fille Madeleine d’être enterrée avec son tablier blanc de cuisinière. Une dernière image qui lui ressemble.

Lors de ses obsèques, la famille Kennedy lui adresse un ultime hommage. Une importante composition de fleurs est déposée avec ces quelques mots : « To Andrée, with love and gratitude. The Kennedy Family. » À Andrée, avec amour et gratitude. Tout est dit dans ces quelques mots.

Valérie Paturaud réussit à sortir de l’ombre une femme dont le nom aurait pu disparaître avec elle. Elle ne raconte pas seulement une cuisinière devenue proche des Kennedy. Elle raconte une femme partie de presque rien, qui s’est construite par son travail, son talent et son caractère. Une petite fille abandonnée à Marseille, devenue cuisinière d’une famille mythique, et qui repose avec son tablier blanc : parfois la réalité possède plus d’imagination que les romanciers.

Hervé MEILLON

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