L’ENTARTEUR UNE VIE A LA CREME
Dernière mise à jour : 31 août
Derrière le gag, il y a aussi une atteinte à l’intégrité et à la dignité de la personne.

Il avait fait de la tarte à la crème une arme de dérision massive. Noël Godin est mort à 80 ans, ce 24 aout 2026, le même jour que Philippe Bouvard. L’aurait-il entarté ?
Le nom ne dira peut-être rien aux plus jeunes. Mais dites « l’Entarteur » et les images reviennent. Un homme surgit, comme Zorro, sans cape ni épée: mais avec une tarte à la crème. Cette crème qui s’écrase sur le visage d’une célébrité. Quelques secondes de chaos. Et Noël Godin, alias Georges Le Gloupier, disparaît en laissant derrière lui une victime complètement déconfite, des photographes ravis et une question: faut il en rire ?
Derrière le gag, il y a aussi une grande atteinte à l’intégrité et à la dignité de la personne. C'est la raison pour laquelle l’humour n’efface pas nécessairement l’humiliation ressentie par celui qui les subit.
Godin, ne lançait pas ses tartes au hasard. Il s’attaquait à ceux qu’il jugeait trop importants, trop satisfaits d’eux-mêmes, trop installés dans leur propre gloire.
On peut y voir une forme d’arrogance paradoxale : combattre la prétention des autres en accordant à soi-même le pouvoir de décider qui est prétentieux.
L’entartage se veut drôle pour celui qui regarde ; il peut être humiliant pour celui qui le reçoit. Le mot d'ordre du Gloupier/Godin résumait le programme : « Entartons les pompeux cornichons ! »
Tout Noël Godin était là. Le rire. La provocation. L’insolence et peut être aussi une frustration personnelle? Sa popularité lui permettait d'entrainer avec lui un aéropage de supporters souvent féminines, des groupies qui se déplaçait avec lui dans les lieux publics s'exposant dans des positions souvent équivoques ou la bienséance n'était plus de mise.
Godin se revendiquait d’un esprit libertaire et anarchisant, volontiers provocateur et anti-autoritaire. Mais le considérer comme anarchiste serait quelque peu irrévérencieux pour les vrais anarchistes historiques. C’est peut-être là que l’entartage cesse d’être un simple gag. Derrière la crème et les rires, il y a un jugement : celui d’un homme qui désigne un coupable, prononce lui-même la sentence et l’exécute devant les caméras.
Il serait injustifié de réduire Noël Godin à ses tartes à la crème. Derrière Georges Le Gloupier se cachait un homme d'une culture étonnante. Un boulimique de cinéma qui préférait se dire “cinémaboule” plutôt que cinéphile et pouvait parler avec la même passion de Jerry Lewis, de Jacques Demy, de Jean-Pierre Mocky ou d'un improbable film asiatique découvert dans un festival. Critique de cinéma avant d'être mondialement connu comme Entarteur, il avait aussi beaucoup lu. Jarry, Sade, Swift, Fourier, les surréalistes, les anarchistes, les Pieds Nickelés peuplaient son univers.
Son immense Anthologie de la subversion carabinée suffit à rappeler que sous ses tartes se cachait un véritable érudit. Chez Godin, la culture n'était pas faite pour impressionner. Elle servait à rire, à provoquer et, surtout, à rester libre dans un pays démocratique.
Né à Liège, Bruxellois d’adoption. Ses victimes « crème fraicheuse » méritaient elles toutes et tous son irascibilité ? Sa première grande victime fut Marguerite Duras, en 1969. Puis la liste s’est allongée : Maurice Béjart, Patrick Bruel, Patrick Poivre d’Arvor, Nicolas Sarkozy, Jean-Luc Godard et bien d’autres comme Bill Gates, en 1998, à Bruxelles - Noël Godin et ses complices l’attendent. Les tartes partent. L’un des hommes les plus puissants du monde se retrouve le visage couvert de crème. L’image fait le tour de la planète. Godin avait réussi son coup. Mais sa cible fétiche restera Bernard-Henri Lévy. BHL et Godin, c’était devenu presque un feuilleton. L’intellectuel en chemise blanche et l’entarteur en embuscade. L’un représentait tout ce que l’autre adorait provoquer. On peut aimer ou ne pas aimer mais la mousse à raser ne ressemble pas à la chantilly.
Qualifier Noël Godin d’anarchiste me paraît presque irrévérencieux à l’égard des grandes figures historiques de l’anarchisme. L’anarchie ne se résume pas à défier l’autorité, à provoquer les puissants, elle est portée par des hommes et des femmes qui ont consacré leur vie à réfléchir à la liberté et à se battre contre le pouvoir.
Godin avait choisi son camp: celui du mauvais élève qui refuse de se lever lorsque le professeur entre dans la classe. Il y avait chez lui cette capacité à ne pas faire des puissants des vaches sacrées. Et pendant quelques secondes, c'est amusant, le roi nu sous la chantilly. Maintenant ce sont les réseaux sociaux qui souvent sous le couvert de l'anonymat entarte en blessant.
L’une de ses dernières opérations revendiquées remonte à 2023, lorsque Michael O’Leary, le patron de Ryanair, fut entarté. Le Gloupier n’aura donc jamais rangé sa pâtisserie. Cette fois, Le Gloupier ne surgira plus derrière une porte avec une assiette de crème à la main. Les puissants peuvent souffler. Noël Godin était il vraiment libre? GLOUP GLOUP GLOUP !



Commentaires