LA BELGIQUE A SAUVÉ « LES GROSSES TÊTES »
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Philippe Bouvard nous quitte à 96 ans. Les hommages rappellent le journaliste, l’homme de télévision, l’homme de radio et, bien sûr, le patron historique des Grosses Têtes. Mais peu se souviendront d’un épisode qui s’est joué en Belgique et qui mérite aujourd’hui d’être raconté. En 2000, RTL France traverse une abracadabrante crise de jeunisme. Stéphane Duhamel, et éphémère nouveau patron de la station, veut rajeunir l’antenne. Philippe Bouvard a 70 ans. Après près d’un quart de siècle à la tête des Grosses Têtes, son contrat n’est pas renouvelé. Bouvard est dehors.
Christophe Dechavanne prend sa place avec une nouvelle équipe et de nouvelles Grosses Têtes. On change les voix, le ton, la formule. On veut faire jeune.
Bouvard vit mal cette éviction. Et comme toujours, il ne mâche pas ses mots : « Mes patrons ont été parfaitement hypocrites. Ce n’étaient que des apprentis sorciers de la radio. »
À Bruxelles, Francis Goffin, alors directeur de Bel RTL, ne croit pas une seconde à cette révolution. Il connaît la radio. Il connaît surtout les auditeurs. Et il refuse de suivre. Pendant que RTL France diffuse les Grosses Têtes nouvelle formule, Bel RTL choisit de ne pas les programmer. Goffin maintient Bouvard sur l’antenne belge en diffusant des best of et d’anciennes émissions. Il fallait oser. RTL France reste la grande maison et quand Paris décide, Bruxelles est en principe invitée à suivre. Mais Francis Goffin ne suit pas. Contre vents et marées, l’intrépide Goffin tient sa position. Jean-Charles De Keyser (RTL TVI) le soutient au départ avec discrétion et après l’autre vérité éclate. Il intervient auprès de l’état-major du groupe notamment chez Rémy Leproux pour défendre le retour de Bouvard. La suite va donner raison aux Belges. La greffe Dechavanne ne prend pas. Les auditeurs désertent. Les Grosses Têtes perdent une partie de leurs fidèles et l’audience de RTL souffre. Le jeunisme vient de rencontrer son juge de paix : l’auditeur. La version Dechavanne s’arrête. Stéphane Duhamel quitte rapidement RTL malgré ses divers appuis. Et le 26 février 2001, Philippe Bouvard retrouve son fauteuil. Il est aux anges.
Celui que l’on avait considéré quelques mois plus tôt comme trop vieux pour l’antenne revient par la grande porte. Il n’oubliera jamais que pendant sa traversée du désert française, une radio avait continué à faire entendre sa voix : Bel RTL. Et il n’oubliera jamais Francis Goffin. Bouvard me le dira souvent par la suite. Il gardait pour Francis une reconnaissance immense. Il savait que lorsque certains le considéraient déjà comme appartenant au passé, Goffin avait parié sur lui, sur son talent et surtout sur la fidélité du public belge. Bouvard aurait pu résumer toute cette histoire avec l’une de ces formules dont il avait le secret : « Les voies de l’hilarité demeurent impénétrables. »
Je me souviens, pour ma part, être en direct la semaine du départ de Bouvard depuis Paris. Quel chaos dans la station! Dans les couloirs, dans les studios, dans la presse, chacun commentait l’affaire. Les téléphones sonnaient. Les langues se déliaient. Les avis s’opposaient. Bouvard n’était pas homme à partir sur la pointe des pieds. Son éviction était devenue un feuilleton.
« On ne fait pas taire un bavard comme moi », me confie-t-il ! Il y avait les déclarations, les petites phrases, les rancœurs et cette sensation étrange d’assister à la mise à l’écart d’un homme que l’on croyait indéboulonnable. Quelques mois plus tard, l’indéboulonnable était de retour. C’est aussi cela, la radio. On peut changer une grille avec un crayon. On peut décider qu’une voix est devenue trop vieille. On peut décréter qu’il faut rajeunir une antenne. Mais on ne décrète jamais l’attachement d’un public. Philippe Bouvard l’avait compris mieux que beaucoup d’autres.
Nous avons gardé au fil des années une sympathie mutuelle. Le professionnalisme trop exacerbé du personnage parfois m’inquiétait. Bouvard travaillait beaucoup. Il aimait aussi la vie. Toutes les vies. Il avait ses passions, ses excès, ses jardins secrets et, comme il aurait pu le dire avec ce sourire en coin, des vices à nourrir. Et pour nourrir ses vices, il fallait bosser !
Aujourd’hui, mes pensées vont aussi vers Colette, son épouse. Elle aura partagé la vie d’un sacré personnage. Il fallait une estimable personnalité pour accompagner ce diable d’homme, avec son immense talent, son caractère, ses faiblesses, ses excès, ses vies multiples et quelques vies cachées. Elle était là derrière l’homme public, derrière celui qui faisait rire des millions d’auditeurs et qui, une fois le micro coupé, continuait sa vie à cent à l’heure.
À 96 ans, Philippe Bouvard tire sa révérence. Une voix s’éteint. Une certaine idée de la radio disparaît avec lui. Une radio faite de mots, de réparties, d’insolence, de culture populaire et de liberté vraie du non-stop et pas fabriquée pour satisfaire les intelligences artificielles.. Bouvard reste un insolent de classe.
Mais je garde aussi de cette histoire une petite revanche qui aurait sans doute amusé Bouvard. En 2000, certains pensaient qu’il était devenu trop vieux pour la radio. Il leur aura fallu quelques mois pour découvrir que ce n’était peut-être pas Bouvard qui avait vieilli. C’était leur jugement.



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